L’Ile de Miel

Quand un beau jour d’août 1913, un chalutier remonta dans ses filets dégoulinant de lieus et de dorades une étrange statuette prisonnière d’une gangue de minuscules coraux, l’affaire ne fit pas grand bruit.

Meredith Sand, une archéologue galloise qui se trouvait sur le port de St Malo par le plus grand des hasards hérita de l’objet.

Rentrée dans la villa qu’elle louait près de Goven, un petit village près de Rennes, elle trouva un télégramme qui la rappelait d’urgence à Cardiff.

Dans la précipitation elle en oublia la statuette.

Un an plus tard alors que tous les yeux se tournaient vers la ligne bleue des Vosges, la villa fut vendue à un couple de Nantais.

Félix Brelet, fils d’un viticulteur d’Aigrefeuilles, nouvellement nanti d’un diplôme d’architecte et d’une jeune épouse anglaise prénommée Ann avait acheté la maison pour une bouchée de pain.

Ils s’installèrent avec leur nouveau né dans la villa où Félix créa un cabinet qu’il appela « La Loire ».

Ses premiers clients furent un jeune couple de Gallois qui désiraient faire construire à proximité de Rennes où la jeune femme donnait des cours d’anglais et de civilisation celtique.

Ann, contente de rencontrer des compatriotes fit en sorte que les relations commerciales se changent rapidement en une solide amitié.

C’est ainsi que quittant l’Hôtel du Commerce à Rennes, les britanniques s’installèrent au premier étage de la villa des Brelet.

Au cours d’un souper qu’ils prenaient ensemble, le mari fut amené à parler de sa famille installée à Cardiff et de sa mère, une archéologue francophile qui venait souvent à Rennes pour y rencontrer des collègues  passionnés comme elle par les relations gréco-celtiques. C’est au cours de cette soirée qu’ils comprirent que la maison était celle que louait Meredith lors de ses fréquentes visites en Bretagne. Il ne fallut que peu de temps pour que la discussion  emprunte les voies du mystère quand l’homme évoqua l’étrange statuette dont sa mère lui avait parlée avant son décès dans le naufrage d’un paquebot torpillé par la marine allemande. Ann, sortant de son habituelle discrétion révéla alors qu’elle avait lors de leur installation descendu à la cave un objet répondant à cette description. C’est ainsi que la mystérieuse statuette fit sa réapparition.

La fin de la guerre apporta une recrudescence de travail au cabinet « La Loire » qu’avait entre temps intégré le jeune Sand.

Georges et Félix passaient la majorité de leur temps libre à extraire la statue de sa gangue de corail et c’est un véritable repas de fête qui accueillit la présentation d’une statuette comme sortie des mains du sculpteur.

D’une hauteur de trente sept centimètres, sculpté dans une pierre rose opalescente, l’objet représentait un homme au corps harmonieux, aux membres déliés et dont la tête était couronnée d’un casque en forme de ruche de paille. Mais ce qui attira immédiatement le regard plus aiguisé des deux femmes ce fut les yeux de la statue. Légèrement plissés, évoquant des amandes, ils étaient dotés de pupilles fendues. Des yeux de chats s’exclama Ann !  L’étrange pierre rose s’éclaircissait à l’endroit des globes oculaires tandis que les pupilles d’un noir de jais semblaient entourées d’un halo de la plus pure émeraude qu’il soit. Leur cartésianisme prenant le dessus les deux hommes s’exclamèrent de concert qu’aucune matière ne pouvait se travailler ainsi et qu’ils étaient tous les quatre le jouet d’un excès de champagne. Mais alors que les couples rejoignaient leurs chambres la lumière ambrée qui émanait de la statue s’intensifia et un doux bourdonnement sembla prendre d’assaut les rayonnages de la bibliothèque.

Ce fut tard dans la matinée que les deux couples émergèrent d’un sommeil peuplé d’étranges rêves qu’ils mirent sur le compte d’une mauvaise digestion et le cabinet « La Loire » resta fermé en ce 11 septembre 1920. La copieuse collation qu’ils prirent vers midi estompa les brumes du réveil et les rayons du soleil qui s'immisçaient par un vitrail les trouvèrent assis dans le grand canapé victorien contemplant une statue que la magie de la nuit avait désertée. Ils rirent pour effacer la honte qu’ils avaient de leur superstition et si les conversations qui suivirent évoquaient ogives, épis de faîtage, chiens assis et autres lanterneaux, ils sentaient bien que quelque chose n’allait pas qui remettait en cause leurs certitudes et leurs académiques traditions.

Le jour même, la statue retrouva sa place sur l’étagère de la cave voûtée.

Cathie, la fille des Brelet, terminait ses études chez les sœurs du Saint Calvaire à Ploërmel. D’une nature introvertie elle aimait par-dessus tout rêver en consultant les nombreux ouvrages qui garnissaient les rayonnages de la bibliothèque familiale. Un livre surtout la passionnait. Une monographie à la couverture de cuir argentée dont le titre en relief excitait son tempérament rêveur « L’Ile de Miel » par S.A.F. Targaz de Talimche.

L’ouvrage décrivait les moeurs et coutumes d’une oasis généreuse et verdoyante qu’aucun atlas ni dictionnaire ne semblaient connaître « l’Ile de Miel ».

Et tandis que le cœur et l’imagination de la douce Cathie frémissaient de plaisir à l’évocation des exploits du Prince de l’Ile de Miel ses parents avaient pour elle des pensées plus terre à terre et songeaient que le mariage de Cathie avec Frédéric, le fils aîné des Sand, favoriserait certainement le développement déjà prospère de leurs affaires. Deux succursales avaient vu le jour à St Malo et à Quimper. Frédéric dirigeait cette dernière et sa récente intronisation au sein du fameux groupe des « Seiz Breur » le rendait plein d’orgueil.

Cathie n’avait jamais aimé Frédéric. Elle le trouvait imbu de sa personne et détestait ses anglicismes et ses jeux de mots grossiers.

Le mariage fixé pour le 13 août 1943 n’eut pas lieu. Le 11 août Cathie se retrouva orpheline et héritière d’une fortune considérable quand ses parents accompagnés par les Sand et leurs deux fils tombèrent sous les balles de résistants qui leur reprochaient leur attitude collaborationniste.

Le temps estompa la peine de Cathie qui décida de rester célibataire et qui consacra tout son temps à l’étude du livre de Targaz de Talimche. Les rares visiteurs la trouvaient assise près de la cheminée où les flammes pétillaient été comme hiver, le livre ouvert, tandis que le pick up distillait en sourdine le Parsifal de Richard Wagner.

La statuette trônait sur une commode d’inspiration néo-bretonne, cadeau d’un ébéniste qui devait à son père de ne pas être mort de faim durant les années de guerre. La blondeur du merisier mettait en valeur l’opalescence de la statue dont les yeux semblaient se nourrir sans relâche des éclats incandescents qui dansaient dans la cheminée.

La figurine de plâtre de la vierge ciel et rose que lui avait offerte la supérieure des Sœurs du Saint Calvaire le jour même où elle obtint son bac avec mention palissait désormais dans un recoin obscur. Toute la dévotion de Cathie se reportait à présent sur la statuette qui elle le comprenait à présent avait un lien avec le livre de Talimche. Un gros matou roux, venu d’on ne sait où avait pris l’habitude de s’allonger à ses pieds et seule la présence de Joséphine, la gouvernante, laissait deviner une vie dans la villa.

Cathie continuait à consulter l’ouvrage qu’elle aurait pu réciter par cœur tandis qu’inlassablement Joséphine remettait au début le disque des extraits du Parsifal dés que celui-ci arrivait à sa fin.

Nous étions en 1952 et un jeune chat nimbé de cendres vint remplacer le matou roux aux pieds de Cathie. Le temps passait et son cours aussi lent que celui d’un canal de Bruges ne charriait aucun début de réponse à la jeune femme dont l’équilibre mental semblait chaque jour vaciller davantage. Le 28 janvier de la même année, alors que selon un rituel devenu immuable Joséphine peignait la longue cascade de cheveux roux qui encadraient un visage diaphane au milieu duquel couvaient le feu de deux aigues marine, un évènement survint qui allait marquer sa vie à tout jamais. En confectionnant le lourd chignon, elle eut un geste maladroit et enfonça une épingle dans la peau fine et fragile de Cathie. Aussitôt le sang jaillit, roula le long du cou gracile et s’écrasa sur le plancher en minuscules gouttelettes vermeilles que le chat ombré d’argent s’empressa de laper. Puis d’un bon souple l’animal gagna la commode et fusionna avec la statuette, déclenchant une pluie d’étincelles éblouissantes. Quand la puissante lueur s’atténua, Cathie vit devant elle un homme de grande taille, vêtu d’un justaucorps de cuir couleur d’argent qui la regardait en souriant : Je me  nomme Targaz de Talimche et nous sommes promis l’un à l’autre depuis très longtemps, lui dit-il. 

Le haut de son crâne était couronné d’une ruche de paille autour de laquelle voletait une nuée de mouches à miel. Les promesses de sagesse et de tendresse qui émanaient du regard vert incitèrent Cathie à le suivre sans réserve et tandis qu’ils s’avançaient vers un grand pin entouré d’aulnes, les yeux exorbités de la pauvre Joséphine les vit se dissoudre et se mêler à l’essaim qui montait vers l’azur…

Elle attendit longtemps, ma grand-mère Joséphine, pour me conter ceci et mes sourires en coin la blessèrent peut-être mais en ce jour maudit où la terre recouvrit son cercueil, les abeilles qui butinaient les fleurs de sa tombe évoquèrent en moi d’étranges souvenirs tandis que près des ifs qui bordent le cimetière, un couple de félins fixait un point précis au dessus du tombeau.

Voilà quatre ans à peine que j’ai emménagé dans la maison laissée libre à la mort de ma grand-mère et parfois, le single malt aidant, il m’arrive d’attendre en admirant le reflet des flammes de la cheminée se refléter dans l’émeraude des yeux de mes chats la venue de la fille de Cathie et Targaz.

Goven, le 6/10/2003